Un bestiaire de saynètes, qui paissent ou s’affrontent, dans les champs bleutés de nos écrans.

Un voyage littéraire où l’humour, l’ironie et la poésie s’entrelacent. Chaque texte explore l’étrangeté du quotidien et la richesse de l’imaginaire, offrant au lecteur des fragments de vie tour à tour tendres, absurdes et saisissants. Un recueil qui surprend, émeut et invite à voir le monde autrement.
Sommaire
Dicolocus
Revers de médaille
A fleur de pot
Flocons cendrés
Grasse matinée
Réunion
Crabotage
Albatroce
Blanco Verde Rojo
Non à la biodiversité
Tricheuses apparences
Sharkutrie
Vivaldi
Les 7 chapitres de l’avent
Dialogue avec un cerf

Dicolocus
Un humble mot de trois lettres traverse les âges, témoin de l’humanité dans ses grandeurs et ses failles. Écoutez-le raconter son histoire.

En des temps reculés, trois lettres s’associèrent un jour. Peut-être était-ce dans la bouche d’un enfant. Une bilabiale toute simple, pour me donner naissance. Cette rusticité force mon destin. Je suis du quotidien. Mais j’ai mes lettres de noblesse. Je vais vous raconter.
Dans nos dico-univers, les hiérarchies évoluent sans cesse. Un mot chargé de sens peut disparaître des langages. Un autre, vénéré en un temps, peut subir opprobre et exclusion. On nous fait dire parfois, ce que nous ne signifions pas. Je n’ai jamais appartenu à la noblesse du vocabulaire. C’est ainsi que l’on se désigne entre nous. Un noble montre, de celui qui le prononce, la pensée existentielle. Ces pensées visionnaires qui élèvent l’âme, et en disent long sur la condition humaine. Je n’ai rien de la puissance d’un terme comme « algorithme ». Les modes ont peu de prise sur moi. Je ne suis pas né des trente glorieuses, de la hightech ou des nécessités écologiques. Mon âge se perd dans les premières nécessités des hominidés, rassemblés autour d’un feu précaire. L’évolution de votre espèce, en vous civilisant, créa de nouveaux objets et conçu de nouvelles idées. C’est dans ce creuset que vous m’avez façonné.
Depuis, je vis ma vie. À vos côtés, dans vos maisons. Mon humilité me rend souvent nécessaire. Vous m’extrayez de vos piles, pour vous aider à toutes les sortes de choses bien utiles. C’est bon de vous rendre service, à vous les humains, comme à vos animaux. Car, même si ces derniers ne me nomment pas, ils me repèrent vite comme une source d’opportunité. Je crois qu’ils m’affectionnent.
Ma patrie se révèle de la terre de tous les continents. En Asie, je reste pour les Occidentaux, le symbole suranné d’une dose de céréale ; le viatique de milliards d’individus. Ma force d’évocation m’a doté de ce pouvoir de représentation malgré moi. Vous êtes allés jusqu’à me déifier, ou presque. M’associer aux derniers jours tragiques d’un prophète. Vous m’avez renommé pour cette renommée. Certains, preux, m’ont recherché dans leurs sanctuaires, et ont guerroyé pour moi. Combien d’hommes et de femmes ont versé leur sang en mon nom. J’ai mal de cette folie ; de cette déraison.
Mais parfois Dieu, et parfois orifice, je suis l’anus-déi.
Vous avez aussi fait de moi, le mot le plus avilissant. Dans les faubourgs crasseux de vos villes noires de fumée, des michetons éméchés s’insultaient en m’argotisant. Dans une grande tradition licencieuse, ils avaient fait de moi le fondement de votre ultime digestion.
Cela ne revêt nulle insanité. Qui serais-je pour m’offusquer de désigner vos fesses ? Surtout que cela vous porte chance. Votre destin tourne mal quand je ne suis pas là. J’aime vos expressions. Vous avez cette faculté néologique de me créer de nouveaux compagnons. D’ailleurs, il serait temps de me trouver deux nouveaux acolytes. Je parle en mon nom, et en celui de mes deux homonymes. (Je vous en parlerai plus tard, si vous le voulez bien.)
Oui, dans un vieux Larousse universel, cela fait un moment que les deux mots qui m’escortent sentent la désuétude et l’oubli. Avant nous, il y a un auteur norvégien. Mais qui se souvient aujourd’hui du roman « la puissance du mensonge » ? Pauvre Johan ! Seule, une IA* pourrait peut-être lancer ses calculs, dans une telle archéologie sémantique.
Celui qui nous suit est adjectif. Il n’a que l’élégance de son propre nom commun, et doit lui faire allégeance. Il nous fait voyager et nous parle d’Arménie, d’or, de sanguine, de mine de plomb, d’huile d’olive, et de graisse de mouton. C’est une recette de potier gastronome à lui tout seul. Mais lui aussi ne sert plus qu’aux ethnographes. Alors je vous en conjure, inventez-moi des mots, pour que je puisse faire de nouvelles connaissances, dans cette mots-dite page de lexique.
Il y a un autre aspect de mon acception, qui mérite d’être partagée avec vous, lectrices et lecteurs. Une face cachée de ce que vous avez fait de moi. Il faut être vaillant pour le découvrir. Car, quand tant d’autres se recroquevillent dans le confinement de leur soirée douillette, des femmes et des hommes de bien, partent à la rencontre, de ceux qui sortent de l’ombre de leurs cartons. La nuit est froide et sera glaciale. Une camionnette viendra stationner, sur une placette soustraite aux regards des passants évaporés. Le haillon arrière s’ouvrira alors, sur des mets de charité et de chaleur. Une petite troupe d’indigents sortira de nulle part, en titubant d’engelures et d’alcool. Des mains de générosité, leur offriront de quoi survivre à cet hiver sans cœur. Et moi, je serais là. Je leur passerais l’ardeur fumante de ces âmes en maraude. Quand je vous disais, que vous me faisiez jouer des rôles inouïs. J’en suis fort aise, et m’en accommode, même si parfois, les situations ne présentent que peu de gloire.
Tenez, chez le coiffeur de Rodney Street, par exemple. Sans moi, les quatre hipsters liverpuldiens n’auraient jamais suscité autant l’attention et le scandale. Je leur ai permis de faire de leur image, une icône de rupture pour la société bien-pensante des sixties. J’en suis encore tout retourné. C’est que je suis émotif, vous savez.
Quand je fais le bilan avec vous, je m’aperçois que, pour un petit mot insignifiant de trois lettres, j’en ai réalisé des exploits. Sur tous les fronts, comme en Grande-Bretagne, ou avec ma corolle bleutée, en baptiste de Petite Bretagne.
De ces aventures, certaines étaient, et restent sportives. Les moins indulgents d’entre vous pourraient me tirer les oreilles, si je ne disais pas la vérité. Vous pouvez me croire, quand je vous dis que des milliers de personnes viennent me voir, pour certaines compétitions. Dire, partout dans le monde, serait inexact. En France, c’est sûr. Les gens de cuir aiment à fréquenter la Sarthe, où je reviens chaque année les saluer, comme ils le font quand ils se croisent. Mais là où je réunis le plus de public, c’est au nouveau monde ; aux USA. La finale que j’abrite rassemble tous les Américains moyens. C’est leur sport national que de dévorer du pop-corn, en écoutant, à la mi-temps, vociférer les stars du showbiz mondial. Ils font les choses en grand. Alors je suis grand aussi. Ils m’ont même qualifié de « super », tant l’événement est planétaire. Mais il me faut rester humble. Surtout que dans certaines situations, je ne suis plus très affriolant.
Car j’ai aussi un lien plus morbide avec votre humanité. Ce n’est pas très ragoûtant d’en parler, mais puisque vous voulez tout connaître de ma vie, parlons de la mort…
Savez-vous que c’est grâce à moi que les légistes, dans certaines affaires sanglantes, arrivent à confondre des suspects ? Ils m’extirpent, me dissèquent, analysent ce que j’ai dans le ventre, pour en déduire les dernières heures conviviales du défunt. Avec les informations que je leur livre, ils sont parfois même capables de connaître l’heure fatale de trépas, du corps qui m’héberge. Mais quittons cette morgue et le macabre de ses images. Il est temps d’ouvrir une fenêtre, et de respirer l’air pur à pleins poumons. Vous m’aimez aussi, pour cette capacité à apporter une ration d’atmosphère purifiée de ses particules fines.
Et puis, il y a d’autres moments de complicité que nous partageons. On m’invoque ainsi, quand « une coupe est pleine ». Lorsque vous ne supportez plus une situation. Quand vous dites « stop ». Je suis l’antidote de vos burn-outs. C’est de là que tout peut changer. Dans ce veto, je porte l’espoir. Celui d’une orientation, ou d’une vie nouvelle. De vos contemporains ont quitté la ville, pour fonder une famille, avec des caprins de montagne. D’autres ont tout bonnement tout vendu, et sont partis sillonner les mers. Je suis comme le récipient de vos frustrations. Je vous libère de vos chaînes, quand vos entraves vous mènent à l’impasse. Mais bon. Je ne suis quand même pas un super-héros. Juste un mot. Un petit mot de trois lettres, rangé dans le placard de votre esprit.
Vous m’embrassez. Oui, oui. Nous échangeons souvent des baisers sirupeux. D’aucuns me triturent d’abord de l’intérieur, puis prélève méthodiquement de mes entrailles fumantes. Mais au final, ils feront comme d’autres plus directs et moins timorés. Vous portez vos lèvres vers moi. Je viens à leur rencontre. Et nos fluides goulus se mêlent en une volupté rassérénée. J’aime cette intimité du matin ou du soir. L’hiver, ah, l’hiver ! Que c’est bon de se réchauffer mutuellement.
Je vous avais promis de reparler de mes deux collègues. Même son, même graphie, mais nous sommes de faux-jumeaux. On a la chance d’être bien placés sinon. Dans les premières pages ; celles que l’on feuillette en premier, avant de se lasser, et de refermer la lecture. Je ne vais pas m’étendre sur eux deux, car eux aussi, sont d’un sens spécialisé, et fort peu usité. Il risque de ne rester que moi, lors d’une prochaine mise à jour, des verts et vieux messieurs de la Coupole. Nous, les mots, nous savons bien que notre destinée est de disparaître un jour. Cela se fait dans les paroles, puis dans les écrits. C’est ainsi. Parfois, nous avons la chance de nous adapter aux temps et aux mœurs. Nous pouvons renaître. C’est une faculté que nous ne maîtrisons pas. Cela dépend de vous, ou plus exactement de vos générations à venir.
Si vous ne m’avez pas encore identifié, voici un dernier indice. Je suis joueur, vous savez.
Lorsque vous me lirez, regardez bien : mes trois lettres formeront comme un couvert dressé. Mes deux consonnes s’allongeront de part et d’autre, de l’auréole de ma voyelle. Mais chut ; pas un mot.
Voilà, vous savez tout. Nous arrivons maintenant à la fin du récit de mes péripéties. Et au final, mon voyage s’est fait à vos côtés, en vous accompagnant, tout au long de votre histoire.
Vous savez dès lors qui je suis. Je ne suis qu’un mot ; un simple petit mot de trois lettres. Il paraît, que nous sommes plus de six cents, dans votre langue. Je ne suis rien, et je suis tout en même temps.
En prenant un peu de recul, vous verrez que je concentre en moi, tout ce qui fait votre monde et votre humanité. Les quatre éléments d’abord : je suis de terre, je contiens air et eau, je suis au cœur du feu. Les sentiments et les émotions ensuite : charité, orgueil, bienveillance et violence, humilité et sacré… Mais il me manque encore une chose que vous possédez, et qui me fait défaut. Une manifestation animale et mystique, qui rapproche et perpétue les espèces.
Alors, faites-moi ce plaisir secret. La prochaine fois que vous écrirez le mot « amour », dessinez son « o », à mon image, ronde et apaisante : Celle d’un bol ; d’un simple bol.
* IA : Intelligence Artificielle


Revers de médaille
Une finale sous tension, une victoire envolée. Mais qu’est-ce qui m’a vraiment manqué ?

Mais qu’est-ce qu’elles ont réussi de plus que moi ? Elles sont là, à se pavaner sur leur podium de champion, toutes exultantes de leur victoire. Moi aussi, j’ai tout donné. Et bien plus qu’elles, encore.
Regardez-la, la Daniela. Toute en sueur et en larges sourires. Quand je pense que, si elle n’avait pas décroché trop tôt des starting-blocks, j’aurais pu gagner. J’étais bien partie ; comme je m’y suis préparée, depuis des années : A fond sur l’impulsion du pied droit, au moment où, bourrée d’adrénaline, je perçois les infimes prémices du souffle du starter. Oui, sans ce faux départ, à coup sûr, je terminais en tête sur le premier tour.
Eleonora, la deuxième, je la connais bien. On s’entraîne dans le même club d’Arco di Trento. Je croyais qu’on était amies. Et au plan sportif, je la respecte. Elle mériterait sa médaille, si elle ne m’avait pas trahie. Ah, elle peut être fière de sa prouesse ; ça oui ! J’ai bien vu comment elles ont joué collectif, pour faire échouer mon échappée du dernier tour. J’étais à fond. Des années et des années que je performe de courses en courses. J’étais la meilleure à ce moment-là. La meilleure, de toutes, je vous dis. J’entendais les acclamations venant des gradins. Quand votre nom est scandé, comme ça, par des milliers de spectateurs, ça vous galvanise, pour sûr. Ça joue sur le mental, pour aller chercher les restes d’énergie dans les moindres recoins de votre corps. Quand je les ai vu me dépasser toutes les deux à la corde, pour me faire barrage, j’étais anéantie. Tout se bousculait dans ma tête. Pourquoi me faire ça, à moi ? Je ne demandais pas, qu’elles me laissent gagner. Mais au moins qu’elles respectent ma performance. J’ai aussi le droit d’aller au bout, et de montrer mon talent de sportive accomplie.
Je suis une compétitrice, vous savez. Depuis l’âge de 8 ans, je suis sur les pistes tous les jours, par tous les temps. Pas de copines, pas de copains, pas de famille. Les entraînements, rien que les entraînements. J’ai tout sacrifié. J’ai gagné des courses, bien entendu. Mais cette finale, je voulais vraiment la gagner. Mon coach m’y avait bien préparée. Il est bon, vous savez. C’est lui qui entraîne Francesco Mennea. En un mot, j’étais prête. Mais Stépania était là.
La voilà sur la plus haute marche, avec l’or qui vient s’encorder à son cou, pour éblouir sa poitrine. Je la déteste. Elle est douée, c’est certain. Mais je ne sais pas pourquoi la presse sportive s’est entichée d’elle, au point d’en faire LA star de l’athlétisme italien. Qu’est-ce qu’elle a de plus que moi ? Je suis mieux foutue, je parle cinq langues, et je suis plus jeune qu’elle. Elle est blonde, c’est ça ? Ok. Je suis brune, mais à part ça ? Moi aussi, j’ai fait de la pub pour mon équipementier. Alors pourquoi elle ? Quand elle est là, à minauder devant les micros, c’est carrément du hors-jeu. Toutes les caméras sont sur elle. Nous les autres, on n’existe pas. Autant aller aux oranges et rentrer aux vestiaires.
Alors tout de suite, au moment où le juge-arbitre vient me remettre mon bon de participation pour cette quatrième place, c’est vraiment le pire instant de ma vie. Ma vie de sportive, mais aussi ma vie de femme.
Et je le vois leur petit regard plein de compassion et d’orgueil. Elles me toisent du haut de leur podium. Je méritais bien d’y être à votre place ! Mais pourquoi cet échec ? Ça fait mal. Qu’est-ce qui m’a manqué aujourd’hui ? J’avais tout pour gagner : la puissance, le physique, le mental, l’entraînement, la connaissance de la piste, les meilleures chaussures, la gestion du stress, la gagne, l’énergie, la confiance, la légitimité.
L’humilité, peut-être… ?


A fleur de pot
Un homme immobile, un bouquet en main, une attente absurde. De l’amour au cannibalisme, son histoire se réécrit à chaque pensée.

Il attendait devant le frigo, avec un bouquet de fleurs à la main. Qu’attendait-il au juste ? Et pourquoi des fleurs si périssables ? Cherchait-il à se faire pardonner quelque chose ?
Ou alors, ça se jouait dans sa tête. Il se faisait un film ; immobile.
– Où vous rendez-vous jeune premier ?
– À mon premier rendez-vous.
– Dans une cuisine ?
Ou alors il était fou. Des fleurs parce qu’il n’avait pas trouvé de passoire. C’est de plus en plus difficile à trouver, avec les sachets de riz cuit en 10 minutes ? Et si… Et s’il attendait avec un bouquet de fleurs que le riz soit cuit ? C’est vrai ça. À mon premier rendez-vous. On cuisine bien avec des épices. Il aimait peut-être le safran ? Et la paella. Il devait certainement être espagnol.
On connaît donc maintenant sa nationalité. Et sa passion pour la cuisine inventive. Car ce n’est pas donné à tout le monde de cuisiner des fleurs. Le bouquet oui. Mais pas les fleurs. Comme le tourteau ou l’araignée ; plongés vivants dans l’eau bouillante. C’est facile de préparer le bouquet. D’ailleurs, si ça se trouve, à force d’attendre, une araignée a tissé son piège sous son coude.
Ou alors il était malade et le cancer s’était incrustacé dans ses tissus. Peut-être alors avait-il peu de temps à attendre ainsi. Et les fleurs iraient en couronne terminale. Bon. C’est un indice. Un Espagnol malade est condamné à attendre sa faim.
Car il est amateur de cuisine, le bougre. « Una amatoré dé couizina el mouchachos ! »
Un maître d’hôtel plutôt. Un serveur qui attend qu’à la table 6, ils terminent l’apéro, pour servir les entrées. Avec dans ses mains, une assiette de bouquet à la fleur de sel. Un maître d’« autel » irait mieux avec sa maladie incurable. Si jeune dans la fleur de l’âge. C’était le bouquet. Et son attente le poivre de sa vie.
À cause du sel, ça se passait peut-être à Guérande. Ou à Nantes. On ne sait pas s’il attendait près d’un frigo débarqué pour les monstres, sur le trottoir. Sous la pluie, car il pleut à Nantes.
Il faut écarter la Camargue, car on ne peut pas rester comme ça à attendre, sans se faire bouffer par les moustiques. Même avec un bouquet de citronnelle à la main. Même pour un Ibère imberbe.
Car il était forcément glabre ce jeune premier. Il devait donc se raser souvent. Il faisait peut-être la queue devant le barbier d’à côté ? Car dans son scénario, il devait la voir ce soir.
Il devait respecter les étapes : les fleurs, se faire beau, attendre. Et puis après, la dévorer des yeux, dévorer le dîner avec elle, puis la dévorer d’amour. Sauf s’il était cannibale. Alors là, ça change tout.
Un sémillant Sévillan anthropophage, gangréné par un arthropode malin, qui attend de servir ses crevettes dans un resto nantais.
Qui aurait imaginé ça ?


Flocons cendrés
Noir et blanc, ombre et neige. La montagne, entre souvenirs calcinés et étoiles glacées.

Quoi de mieux que le noir et blanc ? Le cliché du chalet révélait en bichromie, toute l’âme montagnarde. L’âtre et ses bûches de souvenirs calcinés, les perles de résine oxydée suant des poutres vieillies, le cul de poêlons noircis d’usage. Bientôt, l’hiver ensevelira ces ombres de sa poudre immaculée. A l’aube, sur le versant blanchi, le chalet ronronnera sous la neige. Comme un gros chat de bois, qui digère l’excitation de ses hôtes, avides de dévaler les pentes. Puis le crépuscule libérera son encre nocturne, parant la bâtisse gelée, des milles reflets de pâles étoiles de bonheur.


Grâce matinée
Un dialogue céleste entre lumière et ombre, où le Soleil et la Lune négocient leur place dans le ciel. Qui éclaire vraiment le monde ?

- Ils tournent tôt, ce matin. Tu ne trouves pas ? (pas de réponse). Tu m’entends ? (silence) Tu dors ou quoi ?
- Non. Qu’est-ce que tu me veux ? Tu as vu l’heure ?
- Justement, il est temps d’y aller.
- (après un temps) Rien ne presse. C’était annoncé, non ?
- Peut-être, mais moi, je suis fatiguée, et on m’attend de l’autre côté.
- Tu as toujours mieux à faire, c’est vrai.
- Je me passerais de ton ironie. Regarde-les plutôt, en bas, là, dans la ruelle mal éclairée.
- C’est quel film déjà ?
- Je ne sais plus trop. Ça se passe au moyen-âge.
- En-tout-cas, c’est une scène importante, si j’en juge le nombre de techniciens qui s’agitent. Ils attendent une star ou quoi ?
- Ne sois pas idiot. Tu vois bien que c’est toi qu’ils attendent.
- Je ne suis pas indispensable. Et je te le redis, on leur avait dit que je n’arriverai que demain.
- Peut-être, mais ça les arrangerait bien que tu te montres aujourd’hui.
- Je ne peux pas.
- Et pourquoi ?
- Parce que j’ai du travail au sud.
- C’est toujours pareil avec toi. Toujours la même excuse.
- Je n’y peux rien quand même, si les cigales ne chantent qu’en ma présence, si les citrons ne jaunissent que sous mes rayons, que le thym n’exhale que dans ma chaleur.
- Tu leur as donné de bien mauvaises habitudes.
- Tu n’as qu’à rester, toi.
- Non. Ce n’est pas le boulot d’une lune.
- Tu es bien conformiste. Ça t’arrive pourtant de donner de la clarté à la nuit, à Maubeuge ou ailleurs. Alors pourquoi pas à Senlis ?
- Bon d’accord. Mais juste un clair de lune et c’est tout.
- Oh ! Pas mal. Et bien, je te laisse.
- Non, non, ne pars pas. Je ne vais pas tenir bien longtemps. Les chauves-souris vont être complètement paumées. Et je ne te parle pas des coqs des fermes avoisinantes. C’est juste le temps que tu sortes de ton lit de nuages, que tu puisses brosser tes rayons et avaler un petit trou noir bien corsé, pour démarrer ta journée. Finie, la grasse matinée !
- C’est très gentil à toi. Mais regarde-les, ils éteignent leurs spots. Ils ont l’air de se satisfaire de la bonne lumière que tu leur prodigues.
- Arrête ce délire. Tu vois bien que je ne vais pas tenir éclairée longtemps.
- C’est vrai que tu te « croissantises ». C’est curieux cette tendance des lunes à se faire viennoises à l’heure du petit-déjeuner.
- Bon aller. Sois bon avec moi. Je t’ai connu plus chaleureux et bienveillant.
- Il faut toujours que ce soit moi qui cède.
- Et bien oui, MONsieur. Tu nous le dois bien. Il n’y en a que pour toi. Soleil par ci, soleil par là. Roi soleil et j’en passe.
- Tu me fais une petite crise de jalousie à la sauce sélène ?
- (pas de réponse)
- Toi aussi, tu es importante. Bien sûr, quand tu es là, c’est Dracula et tout le toutim. Mais sérieusement, tu déplaces les trois-quarts de la planète quand tu apparais. Les océans t’obéissent au doigt et à l’œil. Et sans jeu de mots, je ne dis pas ça pour me marrer.
- (pas de réaction)
- Tu boudes ? Tu broies du noir ? Aller, je vais prendre le relais. Tu peux te reposer maintenant.
- C’est gentil de ta part. Tu sais, je t’aime bien. Sans toi, je ne suis rien, et sans moi, tu ne serais plus grand-chose non plus pour ces petits êtres d’en bas. Et puis, comme tu me le permets maintenant, je m’éclipse.
- Prends un ou deux rayons avant de partir, pour recharger tes accus. On se revoit ce soir, de toutes les façons. Pendant ce temps-là, je vais les irradier littéralement. Ils en auront tellement marre de suer, qu’ils replieront rapidement leur matériel jusqu’à demain. Tu sais, la Lune, je n’ai jamais voulu te faire de l’ombre. Je la réserve à ceux qui en ont une part. Toi, tu es pleine et entière. Tu parles aux étoiles, quand nous, les soleils, ne faisons que leur donner vie, même quand elles ont disparu.


Réunion
Un esclave, un génie oublié, une île façonnée par les vents et l’injustice. Entre amertume et espoir, Edmond Albius a offert au monde la vanille.

Madame,
Edmond Albius a donné une couleur, une saveur à la vanille. La brièveté de sa vie n’a pas été de tout repos. En témoigne les soubresauts de sa biographie, toute emprunte d’injustices et de discriminations. On ne peut que déplorer, dans le récit de vie de ce jeune esclave spolié, la manifestation renouvelée, du racisme et de la discrimination. Et la place que l’Histoire lui octroie, provoque une indignation, que vous partagez probablement.
Cependant, Madame, je veux croire à une autre manière, de considérer le destin de cet adolescent inventif.
J’ai vécu aux Mascareignes. J’ai partagé la rareté du travail, la rudesse de la canne, et la précarité des cases. Mais, j’ai côtoyé aussi, sur cette île, le pacifisme des visages, l’épicé mélange des cultures, la volonté solidaire d’aborder ensemble les cyclones. Et je me dis qu’au travers l’histoire du jeune Albius, il y a peut-être les germes de ce fruit d’harmonie.
A l’époque du garçon, les friches occupent les hauts, et sur les rives de l’océan Indien, les vanilleraies ne sont encore que des possibles. Au matin, l’enfant, qui va travailler aux cultures, porte son regard au loin, sur les ravines encore vierges de l’emprise des planteurs. Il y voit la nature, dans sa beauté et sa violence originelles.
Votre expérience, comme la mienne aujourd’hui, nous a appris à ne pas penser la nature, comme fondée sur des principes égalitaires. Des espèces en dominent d’autres, qui peinent à exister. Certaines sont exposées aux vents les plus forts, à l’humidité constante, ou aux dards impitoyables du soleil. Quand d’autres, peuvent croître en paix et en sérénité, dans l’enceinte d’une caldera. Une main humaine peut parfois rétablir l’équilibre.
Ce jeune devait sentir son destin. Il devait comprendre, car il en avait l’âge, que la route de fatalité et de rancœur, tracée par ses parents soumis, n’était pas forcément la bonne piste pour se construire, et construire son futur. Voyez-vous, Madame, dans la tête de ce garçon, la pollinisation forçait ainsi, les amers antagonismes d’alors à s’unir, pour produire une gousse aux saveurs d’exception. De celles qui donnent la volonté farouche d’affronter son avenir, en se libérant des contraintes établies. Une fragrance d’espoir, pour la Réunion.
Bien à vous.


Crabalade
Une étrange sensation d’étreinte. Entre frisson et festin, la route du retour sera oppressante.

J’avais acheté une petite moto de loisir. Les beaux jours étaient prétextes à jouir d’une liberté motorisée facile. Ce samedi-là, j’entrepris de pétarader jusqu’au marché de la ville voisine.
Casque et petit sac à dos, je laissais la bécane en béquille et déambulais entre les étals fournis. Devant les bacs gelés d’un poissonnier, je fus pris d’une envie irrésistible d’araignée. Une dizaine de léthargiques crustacés de toute taille évoluait au ralenti sur un lit de goémon fané.
A 11 h 45, j’avais faim. Je décidais d’acheter la plus grosse. Un énorme mâle couvert de balanes dont les pinces gigantesques dans ma tête trempaient déjà dans une mayonnaise maison.
J’ai eu du mal à la glisser dans mon sac, qu’elle emplissait à elle seule. C’était le deuil d’autres denrées qui me tentaient. Finis primeurs, maraîchers, gingembre confit et charcutailles. Il me fallait réenfourcher, et partir manœuvrer mon faitout. Arrivé à mon engin, je dus repositionner le crustacé, afin que les pointes de sa carapace ne me meurtrissent pas les vertèbres, le temps de ma chevauchée de retour. Comme naturellement, je la positionnais dans mon sac de façon à ce que son ventre plat vienne se coller contre mon dos. Quelques coups d’accélérateur et nous voilà partis. Elle pour son cuisant destin et moi pour mon goûteux festin. Une dizaine de kilomètres nous séparaient des fourneaux. Petit trajet champêtre au travers ma visière plexi. Au bout d’un moment, au travers la toile du sac et le molleton de mon blouson, je senti plus fermement la présence de l’animal. Tout contre moi ses pattes s’étaient plus largement déployées. L’araignée semblait m’enserrer. L’idée m’effraya. Revenaient en conscience les images d’Alien. J’avais le monstre sous mes épaules. Ses pattes griffues suivaient la ligne de mes côtes.
Avec mon casque d’astronaute, cela me faisait flipper. Et si ses pinces transperçaient les toiles ? Le gros crabe m’obséda tout le temps du retour.
Arrivé à la maison, tout cela se dissipa bien vite. Un bouillon cardamome et herbes de Provence servi de bain à l’animal. Une fois cuit, ma foi, je dois dire que dévorer son cancer avec de la mayonnaise semble plus agréable que la chimio pour le faire disparaître. Que les choses pourraient être simples.


Aube atroce
Un voyage épuisant, une mer hostile, un refuge trompeur. Seul face à la nuit, il doit survivre et observer la mort rôder.

La nuit me captura trop vite, pour que je puisse poursuivre ma folle traversée. La providence est mesquine. Ce reposoir inattendu, paumé en pleine mer, convoyait aussi la mort. Et je devais me préparer à en être le seul spectateur.
J’avais déjà des centaines de lieues dans les pattes, pour ainsi dire. La nuit, la mer, en hiver, n’est pas hospitalière pour des êtres comme nous. Il ne faut pas croire. Les gens s’imaginent comme ça, que nous vivons de l’air du temps, de vols et de rapines. La liberté quoi. Mais ce n’est pas le cas, je vous le jure. Même si nous pouvons aller où bon nous semble, dès lors que le vent nous y porte. J’aime cette vie. Je n’ai pas connu mes parents très longtemps. Enfant, les adultes nous aident à s’en épuiser. Mais sitôt adolescents, nous devons nous débrouiller seuls ; volant de nos propres ailes, dès que nous quittons le nid familial. Ce n’est pas facile au début de trouver sa pitance. Si la mer est généreuse, ses flots drainent le danger.
Cette journée-là constituait une étape de plus vers le sud. Un voyage que nous avions commencé à plusieurs, au départ de Cap Race. Le Canada, c’est bien, mais quand le froid devient insupportable, il nous faut partir. Certains restent. Je ne sais pas trop pourquoi. La vieillesse ou la lâcheté. C’est facile pour eux de trouver à manger, dès lors qu’ils acceptent les détritus des villageois, qui les traitent comme des mendiants. J’ai un peu d’orgueil quand même. Bouffer les ordures n’est pas l’idée que je me fais de la vie. Tant que j’en ai la force, je préfère aller où je peux vivre digne dans une nature préservée. Alors, quand la neige devient plus drue et le froid pénétrant, je pars.
Au bout de quelques jours, je me suis retrouvé seul. J’ignore où sont passé mes compagnons d’infortune. Péris en mer ou en demi-tour ? Je ne le saurai qu’en revenant au printemps.


Blanco Verde Rojo
Hommage à Frida Kahlo

Une force sourde en moi. Je ne suis qu’un canyon tari. Mais, sous son lit asséché, le flux d’une rivière coule, souterraine, en d’invisibles remous. L’eau percute les parois de calcaires, puis rebondit en bracelets de gouttelettes éthérées.
Dans ce ciel miroir, les draps sont des nuages, les édredons des montagnes, et mes doigts des crayons de couleurs. Mes sourcils de jais se froncent, comme les ailes d’un corbeau, prêt à s’égarer. Le voyage sera couleurs ou ne sera pas.
Vert, blanc, rouge, chacune de ces couleurs me susurre à l’oreille. Elles me parlent de moi. Elles me racontent là-bas. Elles égrainent des mots crevés, comme des crânes de carnaval.
Le bois du chevalet bancal, est la jambe qui me manque. La maladie tissera la toile, en nouant les fils de douleurs.
Blanco est ivoire.
Le blanc me corsète d’un plâtre qui se bariole. Pas de pureté dans cette entrave immaculée ; l’espoir étouffé perce enfin, par des purulences de couleurs. Mes mains peignent à l’envers. Ce sont des étrangères, qui viennent dessiner des graffitis de rue, sur ma poitrine et mon ventre pétrifié. Ils racontent des aventures tordues et sanguinolentes, pour les visiteurs d’une galerie impudique. Il y a du rouge dans ce blanc.
Rojo est rouille.
Le rouge, me met en communion avec la joie, que la révolution interna au goulag. Le rire reste prisonnier du sol gelé des espoirs sibériens. Pas de place aux sourires sur ma bouche amoureuse. Elle ne s’ouvrira que plus tard, pour hurler le cri muet des ouvrières et des paysannes, muselées par les dictatures. Alors des fleurs pourront éclore, dans les prairies de mes cheveux, ondulants comme les rues pavées de Tenochtitlan. Le carmin recouvre la carcasse d’un autocar aux os brisés. La souffrance est unique, mais elle s’offre en partage à mes ancêtres, mon peuple, mes parents. Trop souvent à moi-même, alitée et passive, dans ces draps laiteux. Il y a du blanc dans ce rouge.
Verde est agave.
Le vert me nourrit de sa chair de pastèque, béante du rose de mes muqueuses aphones. La jungle, parfois, recèle les secrets de civilisations englouties. Il faut en écarter les palmes, pour les percevoir, subreptices. C’est un bijou de jade oublié ; la boucle d’une oreille indienne, qui peine à entendre le tumulte des conquérants. J’aime à me figurer et me défigurer. La peinture coule dans mes veines de femme tronc. Il y a du rouge dans ce vert.
Alors, mes paupières tombent comme le rideau de fer d’une boutique d’art. Le spectacle infrarouge, commence. Je suis assise sur le fauteuil en fer d’un cinéma d’hôpital. Et dans l’obscurité, un faisceau de lumière vient irriguer la scène. Le film trop court de mon bonheur agite sa pellicule, telle la peau d’un serpent en mue. Un aigle l’aidera bientôt à renaître. Et de ces lambeaux de vie arrachée, jaillira « une être » à l’apparence d’icône.


Non à la biodiversité
Une espèce invasive et nuisible, menace la sieste et la grasse matinée. Il est temps d’agir pour restaurer l’équilibre du sommeil.

Je sais qu’en termes de biodiversité, la protection de toutes les espèces reste primordiale. Cependant, si cela se conçoit aisément pour des variétés d’animaux menacés, je reste dubitative pour le réveille-matin.
Depuis son apparition en 1847, il n’a cessé de proliférer et de se répandre sur l’ensemble du globe, mettant maintenant en danger des espèces endémiques. La sieste par exemple, qui existait depuis les Romains disparaît dans les pays latins. Elle réapparaît sporadiquement en été, mais sa présence reste limitée.
Que dire de la grasse matinée qui régnait au sommet de l’évolution depuis que le jour existe ? Elle est cantonnée à survivre dans des espaces protégés. Vous pouvez en apercevoir parfois dans le fameux parc des dimanches et celui très renommé du Jour férié.
Le réveille-matin s’est propagé à la vitesse du développement du travail. Il a été introduit par accident sur l’île corse lors du déchargement d’un bateau qui ramenait une cargaison d’horlogeries suisses. Puis s’est répandu au gré des échanges internationaux.
Les objets connectés coréens ont été récemment un fort vecteur de son expansion. Le réchauffement climatique a bouleversé les équilibres. Les réveille-matin rodent maintenant dans la chambre des e-nuits jusqu’au chevet de leurs nuits polaires.
Le constat s’impose : le cri du réveille-matin peu aujourd’hui s’entendre dans n’importe quel endroit, à n’importe quel moment. Il est temps d’agir pour réguler cette espèce. Comment faire alors ?
Cela pourrait paraître simple vu la banalité de sa présence. Cependant, cela demande un peu de technique. En voici les principales données. Vous trouverez des développements plus poussés sur le web. Mais avec ces quelques conseils de base, vous aussi vous pouvez agir pour supprimer ce trop-plein de réveille-matin.
Première recommandation : comment le dénicher ?
Le réveille-matin est plutôt un animal discret. Il est le semi-diurne et apparaît au petit matin. C’est entre 6 et 8 heures du matin que l’on a le plus de chance de le repérer. Comme les acariens, il préfère les espaces à sommier. Vous le trouverez principalement dans les chambres à coucher. Plus rarement dans les salles de bains. Attention à ne pas le confondre avec le minuteur -plus petit- que l’on trouve dans les cuisines le plus souvent à se prélasser près des surfaces chaudes (fours, plaques de cuisson…). Cette espèce est classée interdite de chasse. Vous risqueriez un retrait de permis de cuisson.
Deuxième recommandation : comment le capturer ?
Une fois repéré, sur une table de nuit par exemple, où il se tient à l’affût, il ne vous reste plus qu’à attendre qu’il se mette à crier. Son cri est insupportable et peut prendre différentes formes : sonneries, musiques, harpes celtiques, lueur du jour zen, progressives, répétitives… À vous de vous renseigner. Il existe des appeaux sur Amazone. Tendez l’oreille.
Troisième recommandation : comment le supprimer proprement ?
Au moment où il crie, approchez-vous discrètement pour ne réveiller personne aux alentours, puis frapper fort sur le réveille-matin. S’il s’est arrêté de crier, soyez patient. Il y a de grandes chances pour qu’il se remette à crier dans quelques minutes. Donc, un coup sec du poing ou de tout autre objet contondant. Il ne faut pas avoir peur d’y aller franchement. Il faut faire vite et d’un seul coup. C’est mieux pour l’animal qui a droit quand même à un peu d’égard et de respect.
Dernière recommandation : que faire après l’avoir détruit ?
Sa peau ou sa chair ne sont pas très recherchées. Sa biodégradabilité est faible. Donc peu d’intérêt en somme. Sauf chez les brocanteurs qui en proposent des vieux modèles en fonctionnement ou pas. Le mieux est de balancer ce qui reste dans le container prévu pour cela. Vous ferez ainsi un bon geste pour la planète.
Voilà. Vous êtes maintenant aux manettes. Alors bonne chasse. Et n’hésitez pas à témoigner de vos premières réalisations.
Et souvenez-vous qu’un réveille-matin de moins, c’est quelques heures de sommeil en plus. Et cela n’a pas de prix. Quoi de moins polluant qu’un dormeur ?


Tricheuses apparences
Dans un tableau célèbre, nobles et serviteurs s’observent, manipulent et trichent. Mais qui du destin ou des cartes fera tomber les masques ?

Le tricheur à l’as de carreau
Georges de La Tour, vers 1636-1639
Huile sur toile, 106 x 146 cm
Paris, Louvre Image publiée par Becker Marie-Jeanne
Je sais. Comme ça, on dirait que je triche. Mais ce n’est pas du tout ce que vous croyez. Je suis le vicomte d’Angres. Si j’ai accepté de venir jouer, c’est parce que j’ai besoin de lui emprunter un bon pécule, pour une affaire du plus grand intérêt. J’ai enfilé mon plus beau pourpoint, mais il me gratte. Le principal est de faire bonne figure ; d’autant que la duchesse n’est pas très avenante cet après-midi. Je ne sais pas ce qu’elle a ? Elle se doute certainement.
Qu’est-ce qu’elle vient me soûler ? J’ai déjà assez bu de ce vin de Loire. Ce n’est pas parce que l’on est bien née que l’on doit abuser des délices de la vie sans arrêt. Et puis elle ne me semble pas très concentrée dans son service. Je ne sais pas ce qu’elle regarde comme ça. Si ça continue, elle va me tâcher mon brocard de Damas. En même temps, la couleur ne me plaît plus. J’en changerais, sitôt cette ennuyeuse partie terminée. Je suis Duchesse ou pas ?
Personne n’a l’air vraiment concentré aujourd’hui. Il n’y en a pas un qui est vraiment dans le jeu ; tous à regarder ailleurs. C’est peut-être le moment de ruser. J’ai la main, et il lui reste encore pas mal d’écus, qui feraient bien mon affaire. Si je pouvais enfin partir ; m’éloigner de ce château froid et venté. Être condamné à rester au service du Duc, n’a vraiment pas été un cadeau. Maudite soit ma famille. Je suis jeune ; je peux refaire ma vie, quoi ? Je voudrais être un chevalier valeureux, lancé à l’assaut d’un palais d’orient.
Il y en a qui ont la vie facile. Passer des journées entières à jouer ; on dirait qu’ils n’ont que ça à faire. Ah, j’aimerais bien les voir à ma place. Tout ce qui me reste à faire aujourd’hui. Entre le souper, la toilette de Madame, et le coucher des enfants, j’ai de quoi m’occuper jusqu’à pas d’heure. C’est comme ça tous les jours. Et c’est sans compter sur les frasques du Duc. Ah, celui-là toujours prêt pour la gaudriole. Madame le sait bien, mais elle ne dit rien. Elle picole pour ne pas y penser. On se demande bien à quoi elle pense tout de suite. Aller, un petit verre et ça ira mieux Madame.
C’est vrai que j’ai des cartes coincées dans ma ceinture. Et alors ? Si ça me plaît à moi, de cacher mon jeu. L’autre, avec ses rubans, faut s’en méfier. Vous avez-vu tout ce qu’il a raflé ? Et en plus, c’est à lui de jouer maintenant. Non, je ne veux pas qu’il voie mes cartes. D’autant qu’il est peut-être de mèche avec la servante. C’est bizarre qu’elle porte un turban aujourd’hui.
« Écoutez, Marie. Si vous alliez ouvrir la fenêtre. Regardez comment le Vicomte transpire à pleines gouttes. » D’où elle sort cette plume ? Elle n’a pas les moyens de s’acheter de tels atours chez mon plumassier. Ce doit être un cadeau du Duc. Ah mon cher et vil mari. Toujours prêt à mille largesses, s’il peut fricoter. Mais vous savez, cela ne m’émeut plus depuis longtemps. Il est bel homme le Vicomte d’Angres. Pourquoi croyez-vous que je l’aie convié ? J’espère le faire gagner. Je voudrais tant qu’il s’attarde après la partie. Mais c’est dur de perdre avec discrétion. Il y a ce fourbe de puceau enrubanné qui n’en rate pas une. Il serait capable de tout raconter au Duc, histoire d’attirer ses bonnes grâces.
Si elle me demande de m’éloigner, c’est qu’elle a quelque chose en tête. Je connais bien toutes ses minauderies. J’avais 8 ans quand je suis rentrée à son service. À l’époque, on jouait aux cartes ensemble. Mais nous étions des fillettes insouciantes. Tout ça a bien changé maintenant. Elle trichait déjà. Elle n’aime pas perdre. Mais je ne pouvais rien dire, vous comprenez. Alors sa ruse de la fenêtre, c’est qu’elle prépare un mauvais coup. J’en donnerais ma main à couper. Dès que j’aurais le dos tourné, je m’enfilerais bien ce verre. Il n’est pas mauvais ce vin de Loire.
Oui, un beau chevalier sur son cheval carapaçonné d’or et d’argent. Oh, je sais que c’est un rêve. Il faudrait pour cela que j’apprenne à me battre. Personne ne m’a appris. Le maître d’armes du Duc me prend pour un freluquet. Mes vraies armes ce sont les cartes. Oui, je triche, mais ça ne se voit pas. Mais je ne suis pas le seul, on dirait, aujourd’hui. Je me demande si la Duchesse ne fait pas exprès de passer la main. Elle joue mieux d’ordinaire. Et le Vicomte, ne parait pas très clair dans ses intentions non plus. Qu’est-ce qu’il a à se gratter tout le temps le dos ?
Bon, elle se termine cette partie de nantis. Tous des tricheurs, de toutes les façons. Et puis moi, j’ai encore le souper, la toilette de Madame et le coucher des enfants. Si je ne me retenais pas, je sauterais par cette fenêtre. Mais je ne le ferais pas. Il faut bien aussi tricher un peu avec la vie.


Sharkutrie
Un échange sur la langue, une mer paisible, un silence troublant. Derrière les mots, une vérité mordante attend son heure.

ARTISHOK a rencontré à la Réunion Gaétan De LUZ pour évoquer avec lui un aspect culturel d’actualité.
– Rédaction Artishok : on dit que la langue française est plus précise que l’anglais.
– GDL: pourquoi pas ! Je ne suis pas vraiment nationaliste à tout crin. J’aime mon pays et je lui reconnais une qualité de vie largement supérieure à d’autres parties du monde. Cependant, il y a quelques exemples où l’anglais est plus expressif. Je dirais plus pragmatique.
– RA : ah oui ? Et à quoi pensez-vous ?
– GDL: prenez le mot « learning » … Non pas ca. Ce n’est pas le bon exemple (silence). Tenez ! « Requin ». Oui, c’est ça. Prenez le mot « requin ». Dans la langue de… Pas de Molière, car je doute qu’il ait croisé des squales à Versailles… Je disais, en français le mot « requin » désigne un poisson, mais avec tout le rationalisme des zoologistes. Une racine latine ancrée dans la généalogie des espèces animales. C’est scientifique. Point. « Requin », c’est posé ; froid comme le poisson. Pensez, on va même au grec avec le classement de sa catégorie dans les élasmobranches. On imagine des tyroliennes dans les arbres…(sourire). Ça frise quand même le ridicule.
– RA : ah bon, pourquoi ?
– GDL: requin bouledogue, taureau, marteau tout droit sorti d’une boîte à outils. Quand c’est un grand spécimen, alors on le dit « baleine ». C’est simple au fond. Si un requin ressemblait à un GSM, on l’appellerait le requin-smartphone. Carrément simpliste. (GDL boit un grand verre d’eau puis reprend.) Alors que l’anglais ; l’anglais des films. « SHARK ! ». Ça claque comme des mâchoires qui s’entrechoquent sur une proie. Et quand on prononce à la française, c’est pire : « CHARK ». On sent même le déchirement des chaires et tendons. L’os qui se brise comme un boudoir. Et puis pourquoi vous me parlez de ça ?
– RA : c’est vrai, ma foi. Il fait particulièrement beau. Regardez la mer comme elle est calme.
– GDL: ah oui… La mer… Les vagues… Les surfeurs… Bah, je préfère encore parler de linguistique comparée avec vous. Que puis-je faire d’autre avec mes jambes moignons ?


Vivaldi
Dernière célébration avant l’oubli de l’hiver.

L’ocre rouille teinte une nature ployée de prodigalité. Le faisan et le lérot se gorgent de baies et de grains. Dans les prés boueux d’un ultime labour, la terre se prépare au long sommeil hivernal.
Le soleil est froid. Il plante ses rayons acérés de mélancolie sur la lagune au loin, d’où émergent tours siennes et dômes mordorés.
L’homme progresse sur un sentier frileux. Sur le sol, le vent estompe les mille feuilles colorées des ramures explosées. Décor majesté d’un pastel de nature.
Une tendre musicienne empourprée de soierie, viendra s’y lover, mandoline à la main. Elle chantera, immobile, des partitions enjouées et vives de spiccatos.
Leurs échos aigus iront mourir dans des vignes en feu. La coupe de nos oreilles alors sera de nouveau pleine, pour trinquer à l’automne, qui engourdit nos peines.


Les 7 chapitres de l’Avent
Un unijambiste solitaire, un narrateur insolent, une histoire qui se défait au fil des pages. Saurez-vous rester jusqu’au bout ?

Premier chapitre
Un ancien combattant unijambiste avance dans la nuit. Arrivé à hauteur d’un bar, il s’engouffre dans la salle emplie de chaleur et de lumière. Puis s’adresse au patron. Un café s’il vous plaît. C’est l’hiver et par la devanture, il regarde les passants se hâter comme poussés par les bourrasques glacées. Un kirsch s’il vous plaît. L’homme boit d’un trait. Il ne se passe rien d’intéressant dans sa vie. Lui-même n’est guère intéressant. Et mon histoire non plus. Alors un bon conseil : allez lire ailleurs.
Second chapitre.
Pour ceux qui sont restés, un grand merci d’abord. Mais la suite saura-t-elle vous retenir ? Au lever du jour, la rue s’anime. L’homme paie et sort du troquet en rajustant son écharpe insipide. Son pied est douloureux. L’infection vient d’un manque d’hygiène, mais comment se laver dignement quand on vit dans un boui-boui sans commodités. Il se dirige vers la Grand-place. Il tente un bonjour à une commerçante qui installe son stand. Elle ne lui répond pas. Elle ne l’a pas entendu. Peut-être même n’a-t-il rien prononcé. Juste pensé son bonjour. Comme ici rien écrit, mais juste pensé une suite à cette suite qui va s’arrêter là brutalement. Désolé chers lecteurs. Il vous faut vraiment quitter cette lecture.
Troisième chapitre
Je devrais intituler le précèdent « deuxième chapitre « , car je ne sais pas ce qui m’a pris. Une suite sourde comme de l’eau qui remonterait par capillarité au travers les circuits de mon smartphone. Pardon d’avance. Ça va être assez mauvais, je pense. L’effluve suave d’un fournil l’agresse soudain. Cela réveille en lui une irréfragable envie de viennoiserie. C’est NOEL merde se dit-il. J’y ai droit moi aussi. Les boniches des beaux quartiers sortent de la boulange les bras chargés de pain et de douceurs. Il entre. Une petite serveuse pâle comme de la farine lui demande ce qu’il veut. Croissant ? Pain au chocolat ? Flan ? Éclair ? Croûte à thé ? Tête de personne de couleur vivant anciennement en Afrique équatoriale française ? Briochette ? Un morceau de nougat. Mais attention du vrai. Il paie, salue, déguste et se retrouve à nouveau seul dans la froideur du matin. Je savais qu’on pouvait parler pour ne rien dire. Je sais maintenant qu’on peut écrire aussi pour ne rien raconter. Je vous avais prévenu. Si vous êtes encore là, c’est qu’entre nous, vous êtes un peu maso tout de même.
Je vais être sympa et tenter quelque chose pour revigorer ce récit creux et vous récompenser de votre assiduité.
Quatrième chapitre
Il entreprend de traverser la place ou le marché bat son plein. Le cadeau de dernière minute est un moteur puissant pour sortir par un temps pareil. Atteindre l’église est son but. La flèche est sa boussole qui le guide par-dessus les tentures illuminées. À hauteur du poissonnier, il se déconcentre comme happé par une pile de tourteaux englués dans leur asphyxie. Il pense à la mer, au grand large, aux nouveaux horizons. Mais de la glace s’est répandue des barques de polystyrène. Et sans y rien comprendre, le monde se dérobe sous sa semelle. Il hurle de douleur, glisse et se rétame. Son pied a morflé. Son cul osseux aussi ainsi assis. À terre, il tente de se relever. La foule en rigole encore, sans songer tout de suite à l’aider. Redouble. S’esclaffe en le voyant retomber à deux reprises. Puis il se sent tracté vers le haut. Quelqu’un l’a pris sous les bras. Il se relève. Se retourne et…. Et c’est avec ce suspens haletant que se termine ce chapitre plein d’humour, de poésie et de compassion. Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais moi, j’ai particulièrement aimé le passage avec les crabes.
Cinquième chapitre
Tout ça m’a donné envie d’écrire la suite. Ou une suite, car à ce stade, je ne sais quelle ineptie va sortir de mon index. Oui, je tapote le clavier de l’index. Ça vous dérange ? Et puis j’en ai marre de dire vous. Tu dois être le seul ou la seule à en être arrivé là de cette histoire. J’avoue me sentir un peu coupable de t’avoir volé ces trois minutes de lecture. Tu aurais pu faire d’autres choses bien plus intéressantes. Te brosser les dents par exemple, écouter un sketch sur Rire et chanson ou encore te cuire un œuf coque. Alors comme on est un peu intimes maintenant, je vais l’écrire pour toi ce chapitre. En fait, il est déjà écrit. Tu en étais un peu le personnage central d’ailleurs. Alors passons au suivant.
Sixième chapitre
Dis-moi tes goûts et j’adapterais ma pleine puissance créatrice. Évidemment, on ne peut pas vraiment communiquer. C’est un peu à sens unique. Tu aimes la politique ? L’amour ? Le sexe ? L’art ? La poésie ? La brocante ? Les fêtes de famille ? Je vais tenter le sexe. Ça rassemble en général les plus tordus. Et faut être un peu pervers pour avoir lu ce texte jusqu’ici. C’est une femme qui vient de l’aider à se relever. Elle l’emmène chez elle à deux pas (trois avec le sien puisqu’ il est unijambiste.). Le déshabille pour lui faire prendre un bain chaud. Le rejoint à poil dans la baignoire et pratiquent des tas de choses glauques avec leurs seins, bite, cul et trou de balle. Arrêtons là. Il faut reconnaître qu’ils ne sont pas doués pour la chose et moi non plus pour les écrire. Tentons la poésie et ouvrons un ultime chapitre. Mon train arrive à Saint Lazare dans un quart d’heure.
Septième chapitre
J’aime bien le chiffre sept. Ça m’évoque plein de choses, mais rien de spécial. Moi aussi dit l’unijambiste. Quoi ? Qui est-ce qui vous a permis de venir dans ces lignes ? Mais puisque vous êtes là allez-y.
Bien. Depuis que je suis tombé ce jour-là, ma vie a changé. J’étais seul et un peu désespéré. Mais aujourd’hui je suis bien installé dans cette histoire. C’est ma nouvelle maison pour ainsi dire. Je mange du nougat et du tourteau mayonnaise très souvent. La serveuse qui m’a aidé à me relever est devenue mon amante et puis surtout, vous êtes là tous les deux. Alors bien sûr pendant que toi l’auteur, tu écris ces mots, tu es encore avec nous. Mais dès le point final, nous ne serons plus que toi et moi ; toi qui lis. Et ta présence me fait vivre et revivre à chaque fois.
Alors puisque nous sommes entre nous. Je te souhaite un très bon NOEL si nous sommes en décembre, sinon une excellente journée. N’hésite pas à revenir me lire de temps en temps. On ne sait jamais l’histoire se poursuivra peut-être. Allez bisou.
Épilogue
C’est moi l’auteur. Je n’ai rien à dire, mais je n’allais pas laisser ce personnage tirer la couverture à lui. J’y ai quand même passé une bonne heure à écrire ça et corriger les fautes. On a sa fierté tout de même. Alors merci lecteur de m’avoir accompagné dans les arcanes de la création littéraire. Je te conseille la prochaine nouvelle. Tu verras, elle est d’une autre tenue.
Signé : l’Auteur unijambiste.


Dialogue avec un cerf
Une chasse en forêt, un cerf imposant, une rencontre impossible. Chasser, survivre, ou écouter ?

Piotr dormait pesamment. Il faut dire que la première journée de cette partie de chasse avait été lourde de traque et de Naskoika. Ses seuls reniflements suffisaient à donner vie à ce chalet isolé ; abri sylvestre bricolé par la détermination conjuguée des villageois un jour de désœuvrement.
La troupe était repartie sans lui. L’abandonnant baignant dans ses effluves et ses rêves de sublimes carnages. Déjà au loin claquaient les fusils. Les laikas gueulaient. À côté de la baraque, au milieu de son champ d’aube, un cheval bandait sans raisons. Un pigeon s’ébrouait sur le faîtage fumant. À l’orée de la clairière, les feuillus goûtaient de la rosée frimas.
Les taillis soudain frétillent. Deux branches étranges se détachent de leur tronc et avancent dans les airs en fendant les feuillages. Ce sont les bois d’un grand cerf qui pénètre la prairie à découvert.
L’animal est puissant. Il progresse avec certitude, droit, sans crainte. Se dirige vers la porte de planches suintants de résine. La pousse d’un coup sec du genou. Pénètre sur le plancher. S’engage à l’aise, remplissant toute la pièce de sa corpulence. Les sabots projetés sur le sol à chaque enjambée n’ont pas même réanimé l’homme assoupi.
Le souffle battant des flancs de l’animal embue le fenestron crasseux. Le six-corps s’est approché de Piotr. Il hume sa trogne vinasse de son museau humide. L’haleine pulsée par les naseaux achève de réveiller le bougre. Effrayé par cette vision sauvage, le trouillard se réfugie d’un bond sous les rondins du lit.
Le ravalant recule d’un pas, lui laissant un espace de pleutre curiosité, lorsqu’au bout de longues minutes d’immobilité absolue, Piotr passe la tête de sous l’amas du couchage tombé dans sa retraite misérable. Le brocart ne bouge pas. Et l’homme se dresse enfin face à lui, après s’être assuré d’un regard affolé que son arme est à portée de sa main. Tout bascule alors.
« Pourquoi ? » Lance l’animal dans un phrasé humain. Piotr n’a pas appris à répondre au gibier. Il bredouille quelques borborygmes, qui mêlent sa stupeur à sa peur. Mais son Vostok chargé n’est pas loin.
Il se reprend. « Pourquoi quoi ? Ne me fais pas de mal. »
« Pourquoi cherches-tu à me tuer ? Pourquoi lancer tes chiens sur les miens ? »
« Je… Je… Je n’en sais foutre rien ! Je ne te veux aucun mal. Et en plus, je vise très mal ! »
« As-tu si faim, pour nous saigner ainsi ? »
« Non, non, ce n’est pas ça. »
« Convoites-tu si fort mes andouillers, pour t’enorgueillir de nouveaux trophées ? »
« Non, non. Pas plus. Écoute-moi… »
« As-tu si froid pour nous dépecer ainsi ? »
« Non. Regarde : c’est du cuir de vache. Sens ! »
« Alors c’est pire. Dit le cerf menaçant. C’est le plaisir de supprimer la vie. Tu te sens fort à dominer notre nature. Les humains, sont-ils tous ainsi ? »
« Je ne suis pas comme ça. Croîs moi. J’aime mes chiens et mes brebis. Je les traite bien. »
« Alors pourquoi es-tu ici ? »
« C’est comme ça ici. Nous ne sommes pas riches et travaillons dur. Les impôts sont lourds et nos maîtres puissants. La chasse est le seul moment où nous nous sentons heureux et libres. »
« Ta liberté est celle de nous anéantir. Moi aussi, je veux vivre libre. Libre de frotter mes cornes sur un vieux tronc, d’en savourer le frais lichen. Libre de monter mes femelles et de mener ma harde où bon nous semble dans ces massifs qui regorgent de prairies nourricières. Mais pour être libre, il faut être vivant. Mieux encore : insouciant. Ne plus craindre les crocs dans les chairs. Ne plus redouter, qu’essoufflé d’une traque injuste, acculé, épuisé, se trouver à la merci de vos cartouches et de vos meutes. »
Piotr ne disait plus rien. Il s’étonna alors que ce mâle si menaçant se mettre à chevroter et à dire presque sanglotant.
« Laisse-nous vivre. Laisse-moi vivre ».
À moins d’un mètre de lui, plantant ses yeux dans son regard, Piotr, ému, se mit aussi à ânonner. « Je…Je ne sais pas quoi te dire, le cerf. Je n’imaginais pas ça comme ça. Je suis désolé. Pardonne-moi le cerf. »
L’animal renâcla profondément puis reprit sa superbe, se retourna et sortit sans mot dire. Piotr ne distinguait plus que le cimier clair s’éloignant où s’agitait frénétiquement la queue du cervidé.
Mais déjà, dans la lumière du zénith les autres rentraient boire et manger. Piotr sortit de sa torpeur les yeux et le cœur troubles. Qu’allait-il leur dire ? Pourrait-il leur raconter ? Cela pouvait-il se raconter. Le croiraient ils ? Mille questions le bousculaient encore plus que son aventure. Il passerait pour un dément, un alcoolique délirant. Ferait-il encore partie de la bande si… ? Non, il ne prendrait pas le risque de leur dire. Et puis il y avait ce cerf. Ce qu’il lui avait confié. Que faire ?
Son tiraillement est tendrement interrompu. Sa chienne favorite arrive à ses pieds maintenant. Il aperçoit en premier le grand Vassili qui agite ses bras en venant à sa rencontre. Piotr ne comprend pas ce qu’il veut lui dire, mais lui sourit béatement. Il cherche son mouchoir dans son treillis. Le sort de sa poche et se mouche de ses deux mains, après avoir callé entre ses jambes, son fusil encore fumant.


